Mon grand-père, Breton des environs de Quimper, m’a transmis l’amour de la Bretagne, de ses paysages, de sa brume et de son vent chargé d’embruns et, surtout, de son passé et de ses légendes.
Parmi celles-ci, il est un thème dominant, qui se décline sous de nombreuses formes et reste si fort qu’il semble imprégner tout le pays, c’est celui de la peur de la nuit et de la mort, qui suscite chez les Bretons des visions de korrigans, de mari-morganes… et les amène à voir dans la nuit le domaine des morts, presque aussi présents que les vivants.
Ces « revenants », qui souvent ne sont jamais vraiment partis, constituent une société de « vivants d’un genre particulier avec qui il faut compter et composer et, si possible, avoir des relations de bon voisinage » [Delumeau, La Peur en occident, Hachette, 1999, p. 112-113]. Comme l’explique Van Gennep : « Cette société a un nom spécial, l’Anaon, pluriel pris comme singulier collectif. Ses membres habitent le cimetière et y vivent réellement. » [Le folklore français, tome 1, « Du berceau à la tombe - Cycles de carnaval et de Pâques », Robert Laffont, 1998, pp. 682-683]
Cette présence permanente des morts et, plus généralement, de la mort dans la vie et l’esprit des Bretons, que Dominique Besançon définit comme « un peuple tout entier tourné vers la perception de l’au-delà » [in Le Braz, La légende de la mort, tome 1, Terre de Brume, 1994, p. 11], explique l’importance attribuée à la figure de l’Ankou. Sous ce nom unique sont réunies des représentations variées et qui jouent différents rôles dans la conception bretonne des choses de la mort, mais l’Ankou représente toujours une puissance qui semble provoquer chez tous les Bretons la même angoisse et concentrer leur peur de la nuit et de la mort.
C’est pourquoi il m’a semblé intéressant d’entamer un début d’analyse de ce personnage spécifique à la Bretagne. En effet, si l’on trouve d’autres figures en France qui personnifient la Mort, aucune n’a la richesse de l’Ankou, ni sa force d’évocation et d’angoisse dans l’esprit des gens. Elles sont plutôt des figures dont on peut, à l’image du Diable, se jouer, tandis que rare sont les Bretons qui oseraient défier l’Ankou. Ainsi que l’affirme Pierre-Jakez Hélias : « Il n’est pas question de venir à bout de l’Ankou. » [Le cheval d'orgueil, mémoires d'un Breton du pays bigouden, Plon, 1975, p. 148]
Dans la mesure où ces croyances liées à la mort ont disparu peu à peu en Bretagne à la suite de l’alphabétisation et de l’ouverture de la région sur le reste du pays, il est difficile aujourd’hui de trouver des gens qui les ont « vécues » et qui soient capables d’en parler. Les conteurs traditionnels, notamment, qui seuls peuvent donner une idée précise de ces croyances, se font aujourd’hui très rares, et les personnes âgées n’en ont souvent qu’un souvenir vague. On doit par conséquent se reporter à des sources écrites plus anciennes.
La principale de ces sources est La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains, ensemble de légendes et de croyances recueillies principalement dans les cantons de Quimper et de Tréguier par Anatole Le Braz à la fin du xixe siècle. Elle constitue pour moi une source extrêmement précieuse, car les autres ouvrages que j’ai pu trouver ne font souvent qu’une mention très rapide de l’Ankou, en ce qui concerne les « mémoires » rédigés par des Bretons, ou reprennent voire recopient parfois entièrement les ouvrages antérieurs, en ce qui concerne les recueils de « folklore ». En revanche, Le Braz a réuni dans son ouvrage non seulement des croyances nombreuses et variées, qui permettent d’en observer toute la richesse et la diversité, mais aussi des légendes qu’il a recueillies auprès de conteurs lorsque la tradition en était encore vivace, et qu’il a retranscrites certes en « littérarisant » un peu la langue de ces paysans bretons, mais en prenant soin de conserver intacts l’esprit et le contenu de ces récits.
Des entretiens avec mon grand-père maternel, né en 1923 et qui s’est vu transmettre des croyances remontant jusqu’à son arrière-grand-mère, qui a dû naître vers 1830, m’ont permis d’avoir une idée à la fois de l’état d’esprit des Bretons et de l’environnement particulier que constituait la campagne bretonne à cette époque, ainsi que de confronter avec lui certaines de mes hypothèses, bien qu’il n’ait qu’un souvenir vague de l’Ankou, n’en retenant que la puissance de mort et d’angoisse. Il m’a cependant transmis un récit qu’il a écrit sur la « charrette de la mort » quelques années après son départ de Bretagne pour Paris, et qui montre que l’Ankou devait l’avoir profondément marqué, puisqu’il avait ressenti le besoin de le mettre en scène dans un récit.
L’une des premières choses qui frappe lorsqu’on s’intéresse à l’Ankou, c’est la variété des aspects sous lesquels on le représente ou on le décrit, et qui ne semble pas le moins du monde contradictoire dans l’esprit des Bretons. Il peut ainsi tout aussi bien prendre la forme d’un squelette, représentation sans doute issue de l’iconographie médiévale des « danses macabres », comme le suggère mon grand-père, que celle d’un vieil homme en habits traditionnels, ou encore d’un cadavre pourri et tombant en loques. Il porte parfois un linceul, ou un grand manteau noir, une faux ou une lance… Je doute que, dans ce domaine, on puisse être exhaustif.
Cependant, une chose semble certaine, c’est que l’Ankou est un mort : toutes les apparences qu’il peut prendre se rattachent aux différents aspects d’un mort. La seule exception est celle du vieil homme en habits traditionnels, mais il faut alors rappeler que pour les Bretons, le revenant « garde sa forme matérielle, son extérieur physique, [...] son vêtement coutumier » [Le Braz, La légende de la mort, tome 1, Terre de Brume, 1994, p. 63].
Il semblerait donc que l’Ankou oscille entre la forme d’un simple revenant et celle d’une puissance de mort plus caractérisée. Serait-ce le reflet de fonctions différentes qui seraient, par leur rapport commun avec la mort, réunies par les Bretons sous un même nom ?
Un autre élément est frappant : dans une société pourtant christianisée, cette figure n’a rien de chrétien dans sa forme ni dans ses fonctions. On peut alors s’interroger sur les rapports qu’elle entretient avec le dogme chrétien et sur ses origines qui paraissent pré-chrétiennes.
Il est donc intéressant d’essayer de comprendre quelle est l’identité de l’Ankou, que ce soit au niveau de ce qu’il représente pour les Bretons ou de ses origines.
On observera ainsi tout d’abord les différents rôles que joue l’Ankou dans la conception bretonne de la mort et ce qu’ils permettent de conclure sur la nature profonde de cette figure, puis cela amènera à s’interroger sur l’origine mythique de l’Ankou, son évolution au contact de la christianisation et la façon dont la croyance s’en perpétue en Bretagne.


Bonjour !
Merci pour ta visite sur mon blog ! En effet, j’avais “marqué” le tien, car la première impression était bonne, et j’avais envie d’y revenir, tant pour le contenu que pour la liste d’autres blogs et sites que tu proposes.
Cette figure de l’Ankou est très intéressante, je ne la connaissais pas du tout. Il faut dire que mon quart breton n’a malheureusement pas reçu la même attention que ma moitié germanique…
En tout cas, le livre de Le Braz est dûment marqué sur ma liste de livres à lire, et je vais me plonger dans la suite de tes explications pour mieux appréhender ces légendes.
Bonne continuation sur cette si belle voie que tu as choisie !